Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

  • La France est un livre d'or

    Les attentats de 2015 ont poussé des milliers de Français à témoigner de leur émotion par des objets, des messages et des dessins spontanés. Ces fragments d’émotion sont désormais des documents historiques en cours de collecte et d’analyse. Les chercheurs Jan Margry et Cristina Sanchez-Carretero leur ont donné un nom difficile à traduire en français: les grassroots memorials. Grassroots désigne, en anglais, «ce qui vient de la base, de la masse populaire». Aux extrémités de 2015, lors des deux vagues d’attentats, quand pleurer ne suffisait plus, quand manifester était trop éphémère, des milliers de Français grassroots ont exprimé leurs émotions en dispersant sur le sol des bougies, des fleurs et des messages destinés à qui voudrait bien les lire. Des sortes de livres d’or spontanés et à ciel ouvert disséminés partout sur le territoire, des lieux des attaques et de la place de la République à Paris jusqu'aux parvis des hôtels de ville en région. Les flammes s’éteignent vite à l’air libre et les végétaux fanent, mais les objets et papiers peuvent traverser les mois et les années. Ils constituent une masse de témoignages auquel le recul du temps va conférer le statut de document historique sur la brutalité des chocs que furent, dans les foyers et les consciences, les attaques. Ils disent et diront la douleur, l’incompréhension, l’espoir, la volonté de paix mais aussi les fissures d’une société défiée sur l’essentiel. Ce phénomène avait déjà été observé lors des attentats de New York en 2001, de Madrid en 2004, de Londres en 2005 ou de Boston en 2013 (une partie des documents de Boylston Street ont d'ailleurs été archivés en ligne). En France, s’il s’était produit quelque chose d’approchant autour du pont de l’Alma lors de la mort de Lady Di en août 1997, il a fallu 2015 pour confronter les gens à ce besoin d’extérioriser un mélange indéfinissable de détresse et de souffle, que résume ce papier laissé par une main anonyme à Rennes, en janvier 2015: «Votre disparition cause en France (et même dans le monde!) un véritable rassemblement sociétal. On admire des défilés, des mots, des pensées plus beaux les uns que les autres se répandre à travers toutes les communautés, les religions, les pays, les âges… Je ne sais si cette beauté humaine va continuer, mais je suis à cet instant très fière de ma France.» Pas de collecte officielle à Paris en janvier Si cet écrit est lisible un an après, c’est qu’un effort a été fait pour le conserver. A Paris, où la municipalité avait été prise de court, il n’y a pas eu de collecte après les attentats de janvier 2015: seul le collectif «17, plus jamais» s’est donné la peine de récolter ces objets, dont «des bouquins d’enfant, des livres d’or magnifiques, des dessins sublimes, des peluches, des trucs adorables» selon Sabrina[1], inspiratrice d’un mouvement qui n’envisage pas de se constituer en association. La collection a été transmise dimanche aux archives de la mairie de Paris, laquelle a, en revanche, agi en décembre pour récupérer des témoignages des attentats du 13 novembre, comme dans plusieurs autres villes. À Rennes, Saint-Etienne et Toulouse, ce travail avait été mené dès début 2015 par les archives municipales. Aux Etats-Unis, où ce type de documents fait l’objet d’une attention constante, la bibliothèque de Harvard a lancé une opération de collecte relative aux attentats de janvier 2015 et compte à terme centraliser sur un site les collectes menées dans plusieurs villes de France. Encore en cours de «sauvegarde», les documents de novembre 2015 ne sont pas, au contraire de ceux de janvier, accessibles au public, si ce n'est sous la forme de photos prises au moment des collectes par les archives municipales. Mais pour les deux périodes, l'examen des sources disponibles laisse en tout cas entrevoir un matériau d'une richesse à peine descriptible. L’anthropologue Béatrice Fraenkel, qui a étudié les messages laissés après le 11-Septembre, estime que ce genre d’événements crée une «communauté imprécise», dont l’uniformité apparente –des bougies, des fleurs, des papiers en hommage aux victimes– cache quelque chose de beaucoup plus complexe que le simple énoncé de condoléances. Trois types de réactions-types se manifestent: les «souhaits d’un monde meilleur», les «expressions de deuil collectif» et les «condoléances aux victimes», selon Gérôme Truc, auteur de Sidérations. Une sociologie des attentats, tout juste paru aux PUF. En janvier, certaines personnes «se sont senties concernées par l’attentat avant tout à titre personnel», écrit le chercheur. «D’autres auront pu l’être sur un mode plus impersonnel, par l’entremise d’une commune appartenance les rapprochant davantage des victimes: en tant que journalistes, dessinateurs, juifs ou policiers. D’autres encore ont pu le vivre sur ce même mode, mais en tant que Parisiens, Français, voire aussi –pourquoi pas?– en tant qu’Européens ou qu’Occidentaux.» Dans un article écrit pour l'ouvrage à paraître Le Défi Charlie. Les médias à l'épreuve des attentats, Maëlle Bazin, doctorante à l’IFP sur les «écritures publiques en situations de crise», note pareillement la diversité d’interprétation du «Je suis Charlie», qui peut aussi bien être une identification aux victimes qu'un soutien à la ligne éditoriale du magazine ou un encouragement plus général à la liberté d’expression: «Charlie n’existe pas. Ou pluto^t Charlie existe en chacun des individus qui s’y identifient.» Hors de Paris, le volume des documents abandonnés fut beaucoup plus riche et volumineux pour Charlie que pour les événements de novembre. L’hypothèse de l’accoutumance morbide doit être balayée: les Français choisirent surtout, semble-t-il, de résister sur le terrain choisi par les terroristes. En novembre, il fallait aller en terrasse et au spectacle pour s’affirmer face aux balles. En janvier, il fallait dessiner à la place des dessinateurs, écrire à la place des polémistes, créer à la place des artisans d’une liberté d’expression bafouée. Ce souci de créativité réparatrice est perceptible dans la forme comme le fond. «Cela va de pancartes faites pour être montrées lors de la manifestation du 11 janvier, parfois très travaillées, à des mots laissés par les personnes qui viennent se recueillir et tirent une page d’agenda de leur sac ou un billet de spectacle», décrit Marie Penlaë, archiviste aux Archives municipales de Rennes. Dans la capitale bretonne et à Toulouse, on a trouvé, comme supports aux messages, un tee-shirt, un bavoir pour enfant, le calendrier de l’équipe de foot locale, des tickets de métro, des cartes postales, une carte à jouer, un sac commercial Guy Degrenne, le carton d’un décodeur, une planche d’une vieille commode... À Rennes, une page d’agenda «mercredi 7 janvier» a été découpée pour qu’y soit écrit, en caractères malhabiles: «Je suis Charlie». Une autre main a découpé les pages du 20-21 septembre, date de naissance de la République, pour écrire: «Charlie est maintenant immortel. Nous n’avons pas peur.» L’imagerie de la série cartoonesque «Où est Charlie?» est détournée, avec, cette fois, une réponse inverse: «Partout». Un passant a photocopié le manifeste présidentiel de Coluche de 1981 en remplaçant le nom de l'humoriste par Charlie et les politiques par «djihadistes». La littérature offre de nombreuses références qui permettent d’opposer la culture à l’obscurantisme. Les poèmes «Liberté» d’Eluard ou «Liberté où es-tu?» d’Aragon sont opposés aux faits macabres. À Toulouse, le cerveau d’Albert Einstein est convoqué pour esquisser un tragique sourire: «Il n’y a que deux choses infinies : l’univers et la connerie humaine… Mais en ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue.» À Rennes, en janvier comme après le 13-Novembre, on recopie à la main le poème «Funeral Blues» de W.H. Auden, célèbre pour son usage dans le film Quatre mariages et un enterrement et qui faisait déjà partie des textes qui circulaient abondamment dans les boîtes mails des Américains après le 11-Septembre. En janvier, la star des panneaux, c’était évidemment le cri de ralliement «Je suis Charlie», slogan entré instantanément dans l’histoire, comme le «Todos ibamos en ese tren» («Nous étions tous dans ce train») du 11 mars 2004. «Il y en a qui ont simplement repris la typographie, avec la couleur noire, et d’autres qui en ont fait un matériau, avec des collages, en modifiant des pronoms, en intégrant d’autres victimes, en se réappropriant la formule...», détaille Maëlle Bazin. Beaucoup ne s’embarrassent pas du graphisme originel de Joachim Roncin et l’écrivent grossièrement à la main. Le mot d’ordre se conjugue au pluriel («Nous sommes tous Charlie!»), dans toutes les langues («Som Charlie Hebdo», «Ich Bin Charlie», «Yo Soy Charlie» et même «Me eo Charlie», en breton, ou «Tots ethos occitans son Charlie», en occitan). Charlie peut se faire acronyme («Courage Humour Avenir Résistance Liberté Intelligence Expression»), se voir adjoindre des renforts («Je suis CHARLIE. Je suis JUIF. Je suis MUSULMAN. Nous sommes la FRANCE») ou infiltrer la Déclaration des droits de l’homme de 1789 («La CHARLIbrE communication des opinions et des pensées est un des droits les plus précieux de l’homme…»). De même qu'en novembre, chaque mémorial offrait une place particulière aux victimes locales, montrant comment des événements vus comme parisiens se sont diffusés des métropoles aux villages, en janvier, certaines villes accordaient une attention spéciale à l'enfant du pays: Bernard Maris était «un homme transversal, un homme pont», écrit ainsi une admiratrice de Toulouse, ville où l'économiste fut le professeur de centaines d'étudiants[2]. «Ta vie fut tolérance, fraternité, respect, et on te continue. Je suis Bernard.» Derrière «Je suis Charlie», il y a d'autres symboles, comme la colombe, bien sûr, mais surtout le crayon, placé face à une kalachnikov, dans la main de la Statue de Liberté ou dans celle d’une silhouette de James Bond surmonté du logo «My Name is Charlie». D’ailleurs, un crayon coupé en deux, cela fait deux crayons: à Toulouse, celui de derrière fait l’amour à l’autre pour donner naissance à quatre adorables petit crayons, qui deviendront grands. En novembre, ces symboles et slogans ont été renouvelés, Charlie cédant la place à Paris, le crayon à la Tour Eiffel, au drapeau tricolore ou au fluctuat nec mergitur. «Les messages du 13 novembre sont évidemment moins axés sur la liberté d’expression et plus sur la défense d’un style de vie, et avec une tonalité plus patriotique», analyse Marie Penlaë. «En novembre, on a aussi beaucoup plus d’objets religieux, des chapelets, des extraits de la Bible ou du Coran, des offrandes bouddhistes ou encore le "Pray for Paris", qui se rapproche un petit peu du "God Bless America" post-11 septembre», complète Maëlle Bazin. Mais nombreux sont ceux qui, venus se recueillir pour les victimes de novembre, gardaient en tête une pensée pour celles de janvier: à Rennes, après le 13-Novembre, trônait sur le mémorial une couverture de Charlie titrée «L’amour plus fort que la haine», signée Charb et montrant le dessinateur embrasser un barbu à pleine bouche.

  • Génération autiste

    Selon un article de The Atlantic, toute une génération d'autistes américains qui ont aujourd'hui autour de 50/55 ans ont été mal diagnostiqués, mal soignés et placés à tort dans des hôpitaux psychiatriques. Certains parents porteurs des troubles autistiques les plus légers découvrent même aujourd'hui en même temps que leur enfant qu'ils souffrent de ce syndrome. Est-ce le cas en France ? Oui, ce phénomène a bien lieu en France et je dirais certainement plus qu’aux Etats-Unis, car nous sommes très en retard sur la pose du diagnostic et la prise en charge de l’autisme par rapport aux autres pays, au point que l’on paye des amendes à l’Union européenne parce qu’on ne respecte pas assez les lois en vigueur. Il n’y a pas assez de structures spécialisées, et beaucoup d’enfants autistes se retrouvent dans des hôpitaux psychiatriques alors qu’ils auraient la capacité de suivre à l’école si des mesures étaient mises en place pour qu’ils puissent rester dans le cadre scolaire. Des parents qui souffrent de troubles autistiques légers découvrent aussi qu’ils sont autistes seulement lorsque que l’on diagnostique leur enfant (si l’on ne connaît pas encore la cause précise de l’autisme, il est possible qu’il y ait une prévalence génétique, car cette maladie peut se transmettre de génération en génération), et je vois encore très fréquemment des adultes de 25/30 ans qui apprennent sur le tard qu’ils sont autistes. Ce problème s’aggrave dès que l’on s’éloigne de Paris, dans des régions où les familles ont moins accès à la psychologie en général. C’est très dommageable, car si on ne peut pas guérir totalement de l’autisme, plus un sujet est détecté jeune, plus il fera de progrès pour parvenir à s’intégrer dans la société. La pose du diagnostic, même tardive, est-elle bénéfique pour une personne autiste ? Face à la pose du diagnostic pour des troubles autistiques légers, il y deux types d’attitudes. Certaines personnes sont soulagées de mettre des mots sur leurs différences, et en arrivent même parfois à la revendiquer. Cela leur permet aussi de toucher les allocations handicap et d'avoir des aménagements de leurs conditions de travail. D’autres personnes, en général bien entourées par leur famille et des amis porteurs, préfèrent au contraire minimiser le problème ou l’accepter comme tel sans entamer une démarche de soins, car ils ne souhaitent pas se voir coller une étiquette d’handicapé sur le front. On observe le même phénomène chez les parents d’enfant autiste, qui ont du mal à accepter que leur petit soit différent des autres. Quels signes doivent alerter les parents sur de possibles troubles autistiques de leur enfant ? Quand il s'agit des tous petits de moins de trois ans, ce sont des enfants qui sont très peu en interaction avec les autres, qui ne regardent pas leur maman quand elle leur donne le biberon par exemple, qui sont trop calmes et restent dans leur coin. A partir de deux ans, les enfants autistes ne développent pas ce qu’on appelle du jeu symbolique, c’est-à-dire jouer à la dinette ou à la poupée. Ils vont se réfugier dans des rituels obsessionnels, comme faire tout le temps le même jeu par exemple, ou lire tout le temps le même livre. Quand ils grandissent, les enfants autistes peuvent ne pas développer le langage, ou alors ils développent au contraire un langage très riche mais qui n’a pas valeur de communication, c'est-à-dire qu'ils se racontent leurs propres histoires, ils ne parlent que pour eux-mêmes. Un enfant autiste ne communique pas avec les autres de manière générale (pour les enfants souffrants du syndrome d'Asperger par exemple, ils ne vont pas montrer du doigt quand ils veulent quelque chose). L’enfant autiste peut aussi avoir des troubles du comportement, comme faire des crises violentes de colère quand on change ses habitudes ou qu’on fait une sortie. Ces enfants peuvent aussi se mordre, se taper la tête contre un mur ou balancer leur main devant leur yeux (ce sont des mécanismes qui les aident à se calmer). A-t-on tout de même progressé dans la pose du diagnostic du syndrome autistique en France au cours de ces dernières années ? Oui, on a progressé dans la pose du diagnostic, même si les inégalités territoriales restent très fortes. En région parisienne, on arrive maintenant à diagnostiquer des enfants dès 3 ou 4 ans. Mais malheureusement ce sont souvent les écoles qui font des signalements, alors qu'en général les parents sentent très tôt que leur bébé à un problème. Les médecins et les professionnels de la petite enfance sont assez mal formés en ce qui concerne les tous petits ; la plupart minimisent le problème, où alors ne savent tout simplement pas vers qui orienter les parents, qui entament alors un véritable parcours du combattant pour arriver à faire diagnostiquer leur enfant et mettre en place une prise en charge adaptée. Sans compter bien sûr les blocages psychologiques qui poussent bien souvent les parents à fermer les yeux et à mettre plusieurs années avant de franchir les portes d'un hôpital ou de consulter un psychiatre. Vers qui les parents peuvent-ils se tourner actuellement en France pour aider leur enfant ? Il existe dans chaque région un centre dédié à l’autisme, où les parents peuvent aller obtenir des informations et s’orienter. En région parisienne, il y a des bilans qui sont proposés dans certains hôpitaux - Robert-Debré, la Pitié Salpétrière, Necker ou le centre de Créteil - spécialisés dans le diagnostic de l’autisme. C’est plus souvent dans les hôpitaux avec des cellules spécialisées qu’on arrive à détecter le problème rapidement, même si le délai d’attente pour un premier rendez-vous est au moins de six mois. Sinon, il y a aussi les psychologues en libéral qui proposent leur service, mais c’est plus difficile d’être remboursé par la Sécurité sociale. Pourquoi la France cumule-t-elle d'un tel retard dans dans la prise en charge de ce syndrome ? Est-ce un mal encore tabou ? Tabou, je ne sais pas, parce qu’on parle maintenant de plus en plus de l’autisme. Le problème vient plutôt des stéréotypes que les gens ont dans la tête : celui des autistes géniaux comme le héros du film "Rain Man", ou celui d’un patient totalement attardé qui se balance au fin fond des hôpitaux psychiatriques, alors que c’est souvent des gens presque normaux qui ont juste des difficultés sociales et un peu du mal à s’adapter. Cela s’explique tout simplement par le fait que concrètement, la majorité des gens ne savent pas ce que c’est réellement qu’un autiste, s’ils en croisent un ils vont juste le trouver un peu bizarre, un peu malpoli ou un peu fou, c’est tout.